
Sault, la lavande et le plateau d'Albion : entre Ventoux et Lure
Posé à 765 mètres d'altitude sur un éperon rocheux entre le mont Ventoux et la montagne de Lure, Sault vit au rythme de la lavande vraie depuis des siècles. Autour du village s'étend le plateau d'Albion, haut lieu de la dissuasion nucléaire française entre 1971 et 1996, dont les 18 silos enterrés ont fait l'objet des fantasmes les plus tenaces de Provence.
Accroché à 765 mètres d’altitude sur un éperon rocheux, à cheval entre le géant de Provence et la montagne de Lure, Sault vit une double vie. Le monde entier connaît la première : champs violets à perte de vue, essence précieuse, fête du 15 août et ciel d’un bleu d’émail. La seconde est restée longtemps secrète : pendant un quart de siècle, le plateau qui porte la lavande a aussi porté dix-huit missiles nucléaires dissuasifs, enfouis à une trentaine de mètres sous terre.
Ce contraste — le parfum le plus délicat de la Provence posé sur l’un des sites militaires les plus sensibles de France — fait du pays de Sault l’un des territoires les plus singuliers du pourtour de Lure et du Ventoux. Un territoire que l’on traverse aussi bien pour un champ de fleurs que pour comprendre un pan méconnu de l’histoire contemporaine.
Un comté perché entre deux montagnes
Sault apparaît dans les textes dès le haut Moyen Âge : son nom vient du latin saltus, « région boisée et montagneuse », qui a donné tant de toponymes en pays de forêts. Au Moyen Âge, la seigneurie échoit aux d’Agoult, l’une des grandes familles de la noblesse provençale ; en 1515, une ordonnance du baron de Sault fixe le marché du mercredi, marché qui se tient toujours. En 1561, la seigneurie est érigée en comté en faveur de François d’Agoult. Le château fortifié, édifié au XIe siècle avec quatre tours, domine encore le village, même s’il a été fortement endommagé pendant les guerres de Religion puis à la Révolution.
Perché sur son éperon, le village commande la vallée de la Nesque et les routes qui reliaient autrefois la Provence au Dauphiné par les Baronnies. Cette position de balcon — le Ventoux à l’ouest, Lure à l’est, le plateau d’Albion au nord — explique à la fois son histoire militaire et sa vocation agricole : à 765 mètres, l’air est plus frais, la chaleur moins écrasante, et certaines cultures de montagne y trouvent leur compte.
Juste en contrebas, les gorges de la Nesque découpent le calcaire en falaises de plus de cent mètres, creusées par la rivière entre les plateaux de Vaucluse et d’Albion. La route qui remonte de la vallée vers Sault, entre tunnels et belvédères, est l’une des plus spectaculaires du secteur — et l’une des plus photographiées de la Drôme provençale voisine, tant les vues sur le Ventoux s’y succèdent.
La capitale de la lavande vraie
Si le plateau de Valensole, plus médiatisé, est associé au lavandin, le pays de Sault revendique un autre titre : celui de berceau de la lavande vraie (Lavandula angustifolia), la lavande sauvage de montagne dont l’essence entre dans la composition des parfums les plus raffinés. La distinction n’est pas anodine. Le lavandin, hybride stérile au rendement bien supérieur, alimente lessives et produits ménagers ; la lavande vraie, plus chiche, donne une essence fine et complexe que les parfumeurs de Grasse s’arrachent. Autour de Sault, la tradition de la cueillette sauvage sur les coteaux du plateau d’Albion remonte à plusieurs générations, avant que la culture ne s’organise au fil du XXe siècle.
Le calendrier de la lavande rythme le village. La floraison culmine entre la mi-juin et la mi-juillet à cette altitude ; la coupe s’échelonne ensuite tout l’été. Chaque année depuis le début des années 1980, le 15 août, la Fête de la lavande anime les ruelles : démonstrations de distillation, concours de coupe, marché des producteurs et corso fleuri en soirée. C’est l’un des rendez-vous estivaux majeurs du Vaucluse, au pied des champs justement fauchés. Pour prolonger le tableau côté drômois, notre article sur la lavande de la vallée du Jabron retrace les mêmes gestes, de l’autre versant de Lure.
La distillation : de la fleur à l’essence
Au cœur de l’économie du pays de Sault se trouve l’alambic. La distillation à la vapeur d’eau n’a rien changé dans son principe depuis des siècles : les tiges fleuries sont chargées dans une cuve, la vapeur traverse la plante et entraîne les molécules odorantes, puis le distillat se refroidit et se sépare — l’huile essentielle, plus légère que l’eau, flotte au-dessus de l’eau florale. Une à deux heures suffisent pour une gerbe ; il faut environ cent kilogrammes de fleurs pour obtenir un litre d’essence de lavande vraie, ce qui donne la mesure de sa valeur.
Plusieurs distilleries du secteur, dont celle des Agnels à Sault, ouvrent leurs portes aux visiteurs en saison : on y découvre l’alambic en cuivre, la gestuelle du distilleur et toute la gamme des produits dérivés.

Au-delà de l’essence, le pays de Sault a su diversifier ses savoir-faire agricoles de montagne :
- le miel de montagne, récolté sur les pelouses et les chênaies du plateau ;
- la farine d’épeautre, céréale rustique remise au goût du jour par des producteurs locaux ;
- la charcuterie de pays, autour du porc élevé sous le Ventoux ;
- les eaux florales, sachets et cosmétiques qui prolongent la filière lavande vers des débouchés moins volatils que le marché de l’essence.
Le plateau d’Albion, cœur de la dissuasion nucléaire française
Au nord du village s’étend le plateau d’Albion, hauteur calcaire qui court entre le Ventoux, Lure et le Luberon, à cheval sur le Vaucluse, la Drôme et les Alpes-de-Haute-Provence. Son nom évoque le latin albus, le blanc, sans doute en référence à ses sols clairs. C’est ici qu’à la fin des années 1960, la France a choisi d’implanter la composante terrestre de sa force de dissuasion.
Le projet, lancé début 1966, prévoyait 27 silos et trois postes de conduite de tir répartis sur 785 hectares, plus une base aérienne nouvelle. À l’arrivée, le dispositif comptait dix-huit silos profonds d’environ trente mètres et deux postes de conduite de tir — le premier près de Rustrel, dans le Luberon occidental, le second à Reilhanette, blotti contre le Ventoux côté Drôme. La base aérienne 200 Apt-Saint-Christol, créée en avril 1967 sur la commune de Saint-Christol, assurait le soutien logistique.
De 1971 à 1996, ces silos ont abrité des missiles sol-sol balistiques stratégiques — d’abord le S2, puis le S3 à partir de 1980 — conçus pour résister à une frappe nucléaire et assurer une riposte. Un quart de siècle durant, une part de l’arsenal français a dormi sous les champs de lavande, sous l’œil des villageois qui ne voyaient de l’installation que les grillages et les patrouilles. Le plateau est devenu l’écran de toutes les rumeurs — la « Zone 51 française » d’une certaine presse — jusqu’à la décision de supprimer la composante terrestre : les missiles quittèrent l’Albion en 1996, la dernière activité militaire s’acheva en 1998, et la France ne conserve plus depuis que la dissuasion par sous-marins et par l’aviation.
Cette histoire fait écho, à l’échelle mondiale, aux arsenaux que le bloc de l’Est alignait derrière le rideau de fer : le pays de Sault a vécu, à sa manière, les années les plus tendues de la guerre froide. Les passionnés de cette période y retrouveront en miroir les grandes mutations stratégiques de l’époque, comme celles que détaille l’entretien d’historien publié par Combat Russe sur les conflits de procuration de la guerre froide. Aujourd’hui, une partie du site accueille un parc d’antennes de télécommunications, et plusieurs silos, bétonnés ou neutralisés, restent visibles dans le paysage — curieux voisins pour les rangées de lavande.
Un ciel de montagne, entre étoiles et silence
L’autre richesse du plateau tient à ce qu’il n’a pas : la lumière. Éloigné des grandes agglomérations, entre Ventoux et Lure, le pays de Sault offre des nuits d’une noirceur rare en basse Provence. Dès la fin de l’été, quand les champs sont fauchés, la Voie lactée se lit à l’œil nu au-dessus du plateau, et l’astronomie amateur y trouve ses quartiers d’été. Les communes du plateau travaillent d’ailleurs, aux côtés du parc naturel régional du Mont-Ventoux, à la réduction de la pollution lumineuse — extinction des éclairages publics tardifs, remplacement des luminaires émetteurs vers le haut — pour préserver cette ressource devenue rare. Le secteur participe plus largement de la reconnaissance du ciel de Haute-Provence, que notre article sur le ciel étoilé de Lure et l’observatoire de Haute-Provence explore depuis le versant drômois : même montagne, même noirceur, mêmes étoiles.
Le Ventoux par Sault : l’ascension des connaisseurs
Trois routes classiques mènent au sommet du mont Ventoux : Bédoin au sud, Malaucène au nord, Sault à l’est. Pour beaucoup de cyclistes, la voie de Sault est la plus douce — ou du moins la plus roulante dans sa première partie.
| Départ | Distance approx. | Dénivelé | Profil |
|---|---|---|---|
| Bédoin | ~21 km | ~1 590 m | Le plus raide, exposé aux lavées |
| Malaucène | ~21 km | ~1 570 m | Régulier, ombragé en forêt |
| Sault | ~26 km | ~1 210 m | Le plus long, le moins pentu, sous les sapins |
Depuis le village, la route grimpe d’abord dans une forêt de sapins avant de déboucher sur la célèbre pente calcaire du sommet, cette arène lunaire que le Tour de France a rendue mythique. L’ascension par Sault rallonge l’effort mais le distribue : les pourcentages contenus invitent au rythme, et l’arrivée au belvédère, avec ses 360 degrés de Provence, vaut chaque kilomètre. Les plus entreprenants enchaînent plusieurs versants dans la journée pour devenir « cinglés du Ventoux ».
La Grande Boucle n’a pas oublié cette voie est : en 2021, une étape à double ascension du Ventoux est remontée précisément par Sault avant de rejoindre le sommet deux fois dans la journée, au milieu d’un public massé dans les champs de lavande fauchés. Pour les cyclotouristes qui empruntent ensuite la route dans le silence du mois de septembre, la comparaison avec l’effervescence du jour de course donne à l’ascension une saveur particulière.

Que voir, que ramener de Sault
Un jour à Sault se planifie simplement. Le matin, marché provençal le mercredi dans les ruelles du vieux village ; ensuite, descente vers l’un des points de vue sur la Nesque ou la route des champs de lavande selon la saison ; l’après-midi, visite d’une distillerie ou montée au Ventoux pour les jambes entraînées. Les amateurs de vieilles pierres prolongeront vers les villages perchés du secteur — notre guide des villages perchés de la Drôme provençale en donne la méthode de lecture, des toits de lauze aux châteaux ruinés.
Côté provisions, la liste s’impose presque d’elle-même :
- une bouteille d’essence de lavande vraie — vérifiez la mention « Lavandula angustifolia » — ou des sachets pour les armoires ;
- un pot de miel de montagne du pays de Sault ;
- des pâtes ou farine d’épeautre et une charcuterie de pays pour les paniers pique-nique ;
- quelques dragées ou nougats à la lavande pour les retardataires.
Et pour décliner le panier en repas estival, une salade fraîche ou un gaspacho vert fait merveille avec les produits du marché : une recette de gaspacho avocat-concombre, toute simple, accompagne à merveille un pique-nique sur le plateau.
La porte du pays de Sault
Sault est aussi un point de départ. Le Pays de Sault — dont le chef-lieu possède d’ailleurs le plus vaste territoire communal du Vaucluse — s’étend de la Nesque aux pentes de Lure, entre lavande, élevage et forêts de sapins. Les randonneurs y trouvent des itinéraires plus sauvages que ceux du Ventoux, vers le Mourre de Chanier ou les crêtes qui rejoignent la Drôme ; nos randonnées entre Montfroc et Lure prolongent exactement cet axe, de l’autre côté de la montagne.
Entre un champ de lavande vraie, un silo neutralisé et un sommet mythique, le pays de Sault condense ce que le pourtour de Lure et du Ventoux fait de mieux : des paysages à l’état pur, des savoir-faire vivants et une histoire qui ne demande qu’à être racontée.
Questions fréquentes
Sault est une commune du Vaucluse, en Provence, perchée à 765 mètres d'altitude sur un éperon rocheux dominant la vallée de la Nesque, entre le mont Ventoux à l'ouest et la montagne de Lure à l'est — à environ 40 kilomètres de Montfroc par la route des Baronnies. Par temps clair, le panorama s'étend du Ventoux au plateau d'Albion et aux Préalpes.
La floraison de la lavande vraie culmine en général entre la mi-juin et la mi-juillet sur le plateau d'Albion, plus tardivement qu'en basse Provence en raison de l'altitude. Le lavandin, plus précoce et plus productif, est coupé début juillet. La Fête de la lavande, elle, a lieu chaque année le 15 août dans le village.
La lavande vraie (Lavandula angustifolia) est une plante sauvage cultivée en montagne dont l'essence, très fine, sert en parfumerie de luxe. Le lavandin est un hybride stérile (Lavandula x intermedia), plus grand et plus productif, dont l'essence abonde dans les produits ménagers. Le plateau d'Albion, avec la vallée de la Nesque, est l'un des berceaux historiques de la lavande vraie.
Les 18 silos à missiles du plateau d'Albion ont été désarmés entre 1996 et 1998, dans le cadre de la fin des missiles sol-sol terrestres français. Une partie de la base aérienne 200 Apt-Saint-Christol a été reconvertie en plateforme d'antennes de télécommunications. Les silos eux-mêmes, bétonnés ou rendus inutilisables, restent visibles dans le paysage — certains en plein milieu de champs de lavande.
Oui : Sault est le point de départ de la troisième voie d'ascension du Ventoux, la moins pentue des trois (environ 26 kilomètres depuis le village). Les deux autres itinéraires classiques partent de Bédoin et de Malaucène. La route de Sault traverse d'abord des forêts de sapins avant de rejoindre la fameuse pente caillouteuse du sommet.
Les produits de la lavande bien sûr — essences, sachets, eaux florales — mais aussi le miel de montagne, la farine d'épeautre, la charcuterie du Ventoux et les dragéifiés de lavande. Les distilleries du pays de Sault proposent des visites avec démonstration de distillation à la belle saison.
Sources consultées
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